● La transparence. Je promeus, auprès des personnes que je forme et conseille, la transparence pour les émetteurs de l’info vis-à-vis des destinataires finaux. L’information n’est jamais neutre, elle est toujours connotée même quand il s’agit de la présentation des faits : un verre à moitié rempli d’eau peut être vu comme à moitié vide ou à moitié plein sans que la vérité n’en souffre. Pour éviter les dérives manipulatoires, il convient que le destinataire final de l’information (lecteur, auditeur, téléspectateur, internaute) ait connaissance de l’identité du média, de sa « grille de lecture du réel », des valeurs et partis pris qui animent cet émetteur de l’info. A cette (première) condition, le citoyen peut prendre du recul, exercer son jugement, se forger une conviction sur les faits, les événements, les problématiques.
Autrement dit, un média est fondé à porter des convictions et même à être militant. Mais il faut que cela soit connu du public.
● La déontologie. La liberté de la presse n’est pas liberté de faire et dire n’importe quoi. Il est heureux d’avoir des points de vue et de les partager (la presse est plurielle !), il est bon de donner son avis mais non de tromper sur les faits. L’objectivité totale est bien sûr impossible à atteindre. Toutefois les journalistes se doivent d’informer le plus exactement possible.
● L’accueil du réel. J’ai la conviction que le journaliste doit d’abord recevoir le réel ; il n’a pas à le construire selon ses schèmes. La réalité est première ; elle n’a pas à entrer dans les cases qu’on lui prédéfinirait. C’est au journaliste d’avoir la souplesse pour comprendre la réalité telle qu’elle se donne et non à la réalité de se plier en quatre pour entrer dans les catégories du journaliste. C’est au journaliste de se laisser d’abord enseigner par la réalité et non aux faits de correspondre à une thèse préalablement formulée.
Autrement dit, les images, sons et notes recueillis sont des matériaux pour rapporter, traduire, montrer, dire, exprimer le plus fidèlement possible le réel et non des outils manipulables à loisir pour soutenir un point de vue, un combat, une idéologie.
A mes yeux, le professionnel des médias doit au maximum remettre en cause ses a priori, prendre du recul par rapport à son histoire, ses expériences, sa subjectivité. C’est une manière d’éviter la diffusion de « pensées uniques », de jugements cassants ou erronés, de thèses rapides ou infondées, d’un militantisme simpliste et aveugle.
● La mission d’accompagnateur et de serviteur. Je pense que le journaliste n’a pas à se situer au-dessus des gens et de son public. Le professionnel des médias est « à côté de » (comme accompagnateur) ou « au service de » (comme serviteur). Même quand il pose des jugements dans les genres éditorialisants, il doit le faire au nom de l’accompagnement et du service de son destinataire final et non pour exercer un dictat sur les consciences. Autrement dit, pour moi, dans les genres éditorialisants, le journaliste doit être plutôt avocat de causes que juge du monde, plutôt divulgateur d’infos que maître du savoir et des choses, plutôt défricheur de la complexité des événements et vulgarisateur que condamnateur hautain.
L’accompagnement et le service nécessitent aussi que le professionnel des médias reste une personne accessible. Il n’est pas fait pour se cantonner à son bureau, se réfugier dans une citadelle fortifiée et dorée (physiquement et dans sa tête) ou se barricader dans la sécurité (réelle ou supposée) que lui offre parfois sa position.
● La qualité première : « "aimer" les gens, les respecter ». Corollaire du propos précédent, le journaliste est, je crois, quelqu’un qui doit « aimer les gens », ceux à qui il s’adresse, ceux qu’il interviewe. Car on ne comprend bien que ceux qu’on aime, dit-on. Comme disent les psychologues, il faut être investi dans la relation.
- Aimer les gens à qui on s’adresse.
« "Aimer" les gens, les respecter », c’est d’abord vouloir rejoindre l’autre. Quand il écrit, s’exprime, enregistre, filme, monte, le journaliste doit avoir en tête son destinataire final pour lequel il met « les petits plats dans les grands », se met en quatre pour lui offrir des écrits, sons et images accessibles, pédagogiques, vulgarisés, informatifs, originaux, incitatifs, agréables et même gouleyants à lire, à entendre et à voir.
Attention, « aimer les gens », ce n’est pas satisfaire tous leurs désirs ou caprices, renoncer aux sujets exigeants, aux problématiques difficiles. Ce n’est pas niveler par le bas ou offrir le plus facile. Car aimer, c’est parfois éduquer, s’opposer, élever.
- Aimer, respecter les gens qu’on interviewe.
« "Aimer" les gens, les respecter » ne signifie pas exercer un journalisme « bisou » ou « nounours », être naïf et béat, trouver tout le monde intéressant ou fréquentable. Le métier nécessite souvent de « ferrailler » avec ses interlocuteurs, d’être tenace dans les échanges, de déjouer l’intoxication, les théories dangereuses, de dépasser la langue de bois et le superficiel… Mais tout cela doit se faire dans le respect des personnes. Et, autant que possible, avec l’envie de comprendre les êtres, situations et points de vue, dans une relation d’égal à égal, dans l’empathie, la sympathie, la confiance.
Autrement dit : le journaliste doit mettre en œuvre, nourrir en lui une totale méfiance mais aussi une totale confiance : exercer une « méfiance » vis-à-vis de ses interlocuteurs pour délivrer une info vérifiée, fiable, vraie ; susciter et vivre avec eux la confiance pour délivrer une information approfondie, nourrie, nuancée.
Respecter les gens, c’est aussi avoir en tête ceci : les personnes que nous interviewons et citons ainsi que leurs proches peuvent parfois se trouver en difficulté du fait de nos articles. Il ne s’agit pas d’édulcorer la vérité mais de réfléchir à l’utilité de dire les choses ou à la manière de les dire.
● Le souci du destinataire. J’entends rappeler sans cesse que le journaliste ne bâtit pas un sujet pour lui mais pour un autre : le lecteur, l’internaute, l’auditeur, le téléspectateur. Se faire plaisir dans l’exercice du métier n’est pas secondaire mais second. Ce qui prime, ce qui est premier, c’est le souci du récepteur de l’information qui consacre aux médias de l’argent et/ou du temps. Comment faire pour que ce destinataire lise, écoute, regarde, comprenne, s’intéresse, s’enrichisse, s’instruise, se distraie, se sente considéré ? Voilà la question qui doit continuellement habiter le journaliste.
C’est dans cet esprit qu’il travaille la « mise en scène de l’information » : par exemple, dans la presse écrite papier et web, soin pour les chemins de fer et arborescences, les unes et « home pages », les circuits de lecture, la titraille, les légendes, relances, exergues, intertitres et hyperliens, choix de genres journalistiques, d’encadrés, de chiffres-clefs, d’infographies, de visuels ; en télévision, soin pour les images, l’esthétique, le cadrage, les profondeurs de champ, l’énergie des situations, le rythme, le montage, les commentaires, les sons, les musiques, les lancements ; en radio, soin pour les habillages, la voix, les intonations et modulations, le rythme, les lancements, sons, enrobés, mixages et transitions… Et aussi, pour tous les médias, choix du mot juste, des genres journalistiques et des angles de traitement, travail d’investigation pour trouver les bons sujets, la bonne info, les bonnes personnes, la « perle rare ».
Être du côté du destinataire, c’est encore, dès que cela est possible, instiller du « service » dans les sujets traités : renvoi à un site web ou un livre, téléphone, adresse courrier ou courriel, dates, horaires.
● Une parole crédible et audible. Je porte le souci de la pérennité des médias. Celle-ci se construit notamment en nourrissant une « confiance longue-durée » avec les destinataires de l’information. Cette confiance se développe numéro après numéro, émission après émission par le respect de la vérité et de la déontologie, par le respect de la ligne éditoriale, cœur du contrat tacite établi avec le lecteur, auditeur, téléspectateur ou internaute. Cette confiance longue-durée se travaille par une plus grande fidélité au réel. Par exemple :
- Parler de ce qui va bien et pas seulement de ce qui va mal. Un transport en commun arrive en retard ? On peut en parler. Mais a-t-on évoqué aussi de temps en temps ceux qui, dans l’énorme majorité, arrivent à l’heure.
On peut consacrer un long sujet à une entreprise qui effectue un plan social concernant douze salariés. Mais, dans le passé, a-t-on signalé que cette entreprise avait embauché douze fois une personne ?
- Parler des réalités, évolutions ou lames de fond sociétales et pas seulement des événements ponctuels. Une difficulté au moment d’une hospitalisation ? On peut en parler. Mais s’intéresse-t-on et enquête-t-on sur les conditions de travail du personnel soignant ou sur les innombrables soignés ressortis guéris et satisfaits.
- Dans le traitement de conflits ou difficultés sociales, faire parler ceux qui font avancer les choses dans le dialogue et pas seulement ceux qui se font entendre par des moyens plus radicaux. Six mois d’humble dialogue : parfois pas un article, pas un micro, pas une caméra. Un seul coup d’éclat et la couverture médias peut faire carton plein.
- Dans le travail de terrain, interviewer les silencieux, les « taiseux » et pas seulement les bavards et les « tchatcheurs ».
- Dépasser le stade de l’émotion. Pas de défiance envers l’émotion mais une certitude : le réel est beaucoup plus « épais » que le premier ressenti, le choc épidermique, l’image « coup de poing », la déclaration-choc.
- Revenir sur les événements, ne pas se contenter de l’instantané. Une personne a fait la une un jour. Qu’est devenue cette personne six mois ou un an plus tard ? C’est la chance donnée au temps qui permet d’offrir une image plus juste du réel.
● Le terrain. Je promeus un journalisme de terrain. Car la première valeur ajoutée du journaliste est de s’être déplacé sur le terrain et d’en rapporter de l’info. Le journaliste n’est pas d’abord un « animal » de bureau, il a besoin du grand air. Le lecteur lui réclame le grand air.
● L’ouverture au monde. Le journaliste n’est pas celui qui sait, qui sait toujours, qui sait définitivement. Avoir des convictions ne doit pas empêcher de considérer l’avis des autres, la complexité des événements, l’épaisseur des vies. Pour moi, le journaliste a intérêt à s’ouvrir, à se confronter à d’autres points de vue, à dialoguer, à écouter, à approfondir, à comprendre, à dépasser les apparences, à découvrir que le réel n’est pas tout noir ou tout blanc. Les multiples nuances sont à rechercher et à mettre en lumière.
● Le choix de l’humilité. La société bombarde quotidiennement des milliers de messages en tous genres. Il est très difficile pour l’homme moderne et pour le journaliste d’analyser, de synthétiser, trier, éliminer, hiérarchiser ces quantités d’information. Pour éviter de s’emballer, de se laisser griser, de poser un jugement facile, rapide ou péremptoire, le journaliste a intérêt à cultiver l’humilité.
● La connaissance de l’économie des médias. L’information n’est pas une marchandise mais elle a un coût. Cela est vrai pour les entreprises de presse privées comme pour le service public des médias.
Je cherche donc à intéresser les personnes que je forme et conseille à l’économie des médias, à leurs contraintes financières, aux coûts de production et diffusion, aux positionnements éditoriaux, aux impératifs marketing et commerciaux, aux différentes sources de revenus de la presse.
Tous droits réservés : Bertrand Lethu.