PREMIER EXTRAIT DE SCÈNE (au début de la pièce)
(Le rideau se lève. La journée commence ; Bert est assis à son bureau ; sur ses genoux, Magali, sa secrétaire ; ils sont enlacés et tous deux semblent apprécier)
MAGALI
Monsieur Bert, vous êtes un patron merveilleux : déjà, quand j’étais petite,
on parlait de vous dans la ville et dans tous les journaux :
« Monsieur Bert est l’inventeur d’un étonnant béton armé en titane »,
« Le grand Monsieur Bert révolutionne le bâtiment avec le parpaing à clips »,
« Monsieur Bert, en présence du député, des conseillers et des personnalités,
a inauguré deux nouvelles usines »…
Je me rappelle du jour merveilleux où vous m’avez embauchée…
BERT
Quand je vous ai embauché Magali, vous étiez au moins quarante candidates...
MAGALI
Oh oui, j’en avais de la concurrence !
BERT
Et je vous ai choisi entre toutes.
MAGALI
Vous m’avez regardée de haut en bas et vous m’avez dit :
« Elle, je suis sûr qu’elle est rigoureuse. »
BERT
Et c’était vrai : vous faites tout très bien !
MAGALI
Le rêve ! Mais aujourd’hui, je voudrais rêver encore :
vous m’avez promis de partir ensemble sur les îles, au soleil. Imaginez, là-bas, tranquilles, vous me donnez des billets, on fait du shopping…
Je rêve que nous y partons, l’avion des Antilles nous attend…
BERT (qui veut que les choses avancent)
C’est le boulot qui nous attend, Magali, le boulot !
MAGALI
J’en ai énormément... Avec votre permission, si je réussissais à rentrer
chez moi avant 20 heures du soir...
BERT
Organisez votre travail comme vous voulez Magali !
Du moment que le matin vous ouvrez les bureaux à 7 heures.
MAGALI
J’apprécie Monsieur Bert. Et mon mari appréciera aussi.
BERT
Qu’est-ce qu'il fait déjà votre mari ?
MAGALI
Vous savez bien qu’il est au chômage.
BERT
C’est bien ça pour vous : il peut s’occuper des enfants !
MAGALI
On n’a pas d’enfants, Monsieur Bert.
BERT
Bien, très bien, ça vous rend plus disponible pour votre travail ici.
Allez, au boulot ! (Magali s’apprête à sortir par la porte P)
Ah, Magali, tenez, j’ai oublié de vous donner ces lettres à traiter.
(il lui tend un gros dossier)
MAGALI
Mais je vais pas avoir le temps Monsieur...
BERT
Vous ferez partir ça avec le courrier de ce soir.
MAGALI (finalement soumise)
Entendu, Monsieur Bert, entendu. Je peux me retirer, Monsieur Bert.
BERT
Oui.
MAGALI (montrant le thermos de café)
Est-ce que peux prendre un café avant de sortir ?
BERT
Vous le savez bien, Magali, pas d’abus de biens sociaux.
MAGALI
Je sais, Monsieur.
BERT
Pour vous, il y a la machine à café…
De la bonne eau noircie pour un euro seulement !
DEUXIEME EXTRAIT DE SCÈNE (un peu plus loin dans la pièce)
BERT
Ah, il ne manquait plus que Gérard Dubas, le délégué du personnel !
C’est quoi aujourd’hui ? Il manque du savon dans les toilettes ?
LE DÉLÉGUÉ
Vous avez annulé la réunion des délégués d’hier après-midi.
BERT (faisant l’innocent)
Tiens, Magali aurait annulé ?
LE DÉLÉGUÉ
C’est vous qui lui avez demandé !
BERT (froid)
Je n’avais rien à vous dire.
LE DÉLÉGUÉ
Moi, j’avais des choses à dire.
BERT
Pourquoi ne l’avoir pas dit ?
LE DÉLÉGUÉ
J’ai pas pu.
BERT
Si c’est vous qui ne pouvez pas, je n’y peux rien.
LE DÉLÉGUÉ
Cette réunion est une obligation légale.
BERT
Vous auriez dû me le dire.
LE DÉLÉGUÉ (la colère monte en lui)
C’est la quinzième fois que je vous le dis…
BERT
Prenons date.
LE DÉLÉGUÉ
Non, parlons tout de suite des augmentations de salaires !
BERT
Ce n’est pas urgent.
LE DÉLÉGUÉ
Vous avez dit qu’on en parlerait en septembre, nous sommes en octobre !
BERT
Septembre ?
LE DÉLÉGUÉ
Parfaitement, en septembre !
BERT
Monsieur Dubas, ai-je précisé de quelle année ?
LE DÉLÉGUÉ (furieux)
Vous allez nous entendre !
BERT
Je vous entends. C’est tout ?
LE DÉLÉGUÉ
Non, trois élévateurs sont toujours en panne.
Les manutentionnaires doivent tout se taper à la main...
BERT (interrompant)
Que fait le contremaître ?
LE DÉLÉGUÉ
Il ne veut rien faire sans votre avis.
BERT
Eh bien, dites-lui d’agir.
LE DÉLÉGUÉ
Ça veut dire quoi ?
BERT
Vous êtes délégué ou contremaître ?
LE DÉLÉGUÉ
Délégué.
BERT
Eh bien, ne jouez pas au contremaître !
Moi, je suis patron, je ne court-circuite pas le contremaître.
LE DÉLÉGUÉ
C’est insupportable !
BERT
Normal.
LE DÉLÉGUÉ
Normal ?
(Cadroque entre à nouveau dans le bureau)
BERT
Mais oui, votre rôle, c’est d’être insupportable. Vous êtes payé et formé pour ça.
Moi, mon rôle c’est d’être compétent pour le personnel, les banquiers, les clients.
LE DÉLÉGUÉ
Encore une insulte gratuite !
BERT
Je peux vous la faire payante !…
LE DÉLÉGUÉ
Je vous préviens :
si le contremaître ne règle pas le problème dans l’heure, ça va chauffer.
BERT
Dites, si vous revenez dans l’heure, apportez-moi donc un café…
(le délégué est furieux) Un peu d’humour Monsieur Dubas !
LE DÉLÉGUÉ (se dirigeant vers la porte P)
On se reverra !
BERT
Et n’oubliez pas le sucre… (le délégué se retourne)
et une goutte de lait. (le délégué sort furieux par la porte P)
CADROQUE
Vous avez vu comment vous lui parlez ?
BERT
Comme à un avorton, un postillon, un gueux, un pouilleux.
Les pouilleux sont nés pour comprendre ce langage. Je m’adapte.
CADROQUE
On va se les mettre tous à dos et c’est vraiment pas le moment.
BERT
Ce n’est pas le moment de faiblir. Si jamais ils apprenaient la situation financière
de l’entreprise, ils la précipiteraient dans la ruine.
MAGALI (entrant par la porte P)
Monsieur Bert, Monsieur Fumure le banquier a encore rappelé…
BERT
Vous voyez bien, Magali, je suis sur un sujet très chaud !
MAGALI
Oui Monsieur Bert.
Mais surtout, vous devriez descendre aux ateliers parce que ça chauffe.
BERT
Ah, quelle plèbe ! Cadroque, allez-y et calmez ces gueux avec un susucre :
tiens, parlez-leur foot ou tiercé ! (Cadroque hésite) Exécution.
TROISIEME EXTRAIT DE SCÈNE
(un peu plus loin encore dans la pièce)
CADROQUE
En attendant, il faut encore faire de sérieuses économies.
Monsieur Fumure, le banquier, vient demain à 11 heures : faut absolument le rassurer !
BERT
Faisons un plan social !
CADROQUE
Il y a plus stratégique et moins morose.
BERT
Quoi ?
CADROQUE
Je n’ose vous exprimer ma prose… piquante comme une rose...
BERT
De grâce, évitez-moi la poésie !
CADROQUE
Vous n’entendrez pas ma cause…
BERT
Je vous promets que si.
CADROQUE
Je vais briser l’osmose…
BERT (se contenant)
Vous me brisez autre chose, en tout état de cause ! Parlez vite, j’ai ma dose !
CADROQUE
Bon, alors j’ose, je cause... Disons, je propose :
il serait peut-être intéressant qu’éventuellement vous réfléchissiez
à la possibilité de diminuer votre salaire.
BERT
(montant sur ses grands chevaux)
Comment ? Je ne vous permets pas ! J’ai à peine de quoi vivre.
CADROQUE
40 000 euros par mois !
BERT
Excusez-moi, mon salaire n’est que de 8 000 euros. Rien à voir.
CADROQUE
Permettez, mais comme directeur financier, je suis bien placé pour savoir
que vous touchez 40 000 euros, si on compte vos primes mensuelles,
vos primes exceptionnelles et vos prises de bénéfices…
même quand il n’y a pas de bénéfices…
BERT
Cadroque, laissez-moi vous confier un drame, mon drame :
j’ai beaucoup de biens… et donc excessivement de charges...
Et ma femme, ma femme a besoin de beaucoup d’argent de poche.
Je lui donne un gros chèque tous les mois...
pour conforter notre vie conjugale...
Ce qu’elle en fait, je n’en ai aucune idée.
Et elle n’est pas décidée à me le dire.
Enfin, vous savez comment sont les femmes !
CADROQUE
Justement, à ce propos de femme, je voulais…
« Ciel, mon fric ! », en pratique
Le pitch : Monsieur Bert est un patron autoritaire, âpre au gain et coureur de jupons. Son seul problème : son entreprise est au bord de la faillite. Se tirera-t-il
d’affaire ?
Les thèmes abordés : le rapport à l’argent, les relations amoureuses et l’engagement, les relations parents-enfants, la vie en entreprise, la question du sens de la vie.
Durée : la pièce peut se jouer en 1h40 environ (hors entractes).
Décors : il y a deux décors différents. Un pour les premier et troisième actes, un pour le deuxième acte.
La pièce a été déposée à la SACD sous le nom « Ciel mon fric ! » une première fois le 14 décembre 1998 puis une seconde fois le 08 février 2002 sous le nom « Ciel, mon fric ! Version 2002 ». La comédie « Ciel, mon fric ! » a déjà été jouée plusieurs fois.